gare d'austerlitz

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N°14 Enfin, le grand défi est là, Denis est majeur, finie la caserne, finie la DDASS, la liberté est acquise définitivement, elle est totale sans aucune préparation, elle vous happe sans ménagement et sans aucun repère, elle serait presque plus effrayante et plus dangereuse que notre imagination ne l'avait prévu.


Quatre jours plus tard, Denis était libéré de ses obligations militaires. Le plan du capitaine Haddock avait fonctionné merveilleusement bien. Le billet de train gratuit pour la destination de Liévin en poche, le livret militaire, permis de conduire vert et un certificat de bonne conduite malgré les 3 mois de prison cumulés et les deux mois de rab disciplinaire qu'il aurait dû accomplir, ce certificat n'était qu'un grand bluff, d'une parfaite hypocrisie abstruse de l'armée dont le but n'était pas de féliciter un jeune homme d'avoir offert à l'armée l'année de ses vingt ans, non c'était seulement une formalité pour permettre à l'armée de pouvoir  réquisitionner en cas de conflit un soldat indiscipliné.

Ce matin-là, était le plus merveilleux pour Denis depuis 18 mois, il était maintenant sur orbite pour une autre planète dans sa tenue civile, ce moment était si bon et tellement jouissif de pouvoir parader à la caserne en civil et devenir l'intouchable en mocassins si légers à ses pieds qu'il avait cette sensation d'avoir acquis d'une double liberté, d'avoir laissé définitivement au placard ses lourdes rangers raides comme des boulets à trainer.

À chaque croisement d'un gradé Denis était toujours conditionné, il se retrouvait en plein doute avec ce réflexe de chercher son bonnet pour le saluer, ce qui provoquait chez certains des amusements à voir cette fébrilité de se réadapter à la vie civile, alors que d'autres avaient un haussement des épaules d'agacement en pensant que Denis les taquinait une dernière fois en les saluant en civil.

Une délicate attention était à la disposition de Denis, un trousseau avec des tenues de travail, des sous-vêtements, chaussures, ceintures, avec du linge de toilette remis sur ordre du capitaine Haddock.

Denis, avait les yeux humides pour cette attention que cet homme lui avait témoigné lui qui paraissait un ours mal léché. Il aurait voulu pour une dernière fois le remercier en lui serrant la main vigoureusement et chaleureusement appuyé d'un grand sourire malgré les larmes que ses yeux n'auraient pu contenir, mais ce matin-là le capitaine brillait par son absence, par un motif diplomatique, une crise de paludisme, un ancien souvenir qu'il avait ramené d'une campagne africaine en croisant en plein nuit son plus petit ennemi le redoutable anophèle à six pattes qu'il n'a jamais pu éradiquer malgré son éventail d'armes qu'il avait à dispo .
Denis avait aussi compris que ce n'était qu'un adieu pudique qu'il ne désirait pas montrer sa joie et sa victoire, parce qu'il savait être parfois un homme vulnérable et sensible, sous les traits d'un pacha vieux loup de mer.

C'est à l’arrière de son camion G.M.C la bâche relevée sur le côté ce qui permettait à Denis d'admirer pour la dernière fois cette portion de route que Denis avait tant empruntée durant sa période de son en casernement. Le camion s’arrêta face à la gare d'Angoulême Denis sauta du camion comme la gazelle du GT515 un geste d'adieu de la main au nouveau conducteur de la classe 1969.
Denis se libéra à la consigne de son sac de voyage et alla se rendre aussitôt à l'agence de la DDASS pour la visite d'adieu et d'émancipation. Monsieur Benoît, un gentil directeur au regard ombrageux pour cacher qu'il était une éponge en absorbant les malheurs de sa grande famille, une personne raisonnable trop rare dans ce rôle et dans ce poste de l'administration, on le disait aussi cérébrale avec la compétence et la droiture d'un vrai juge, il n'avait eu qu'un seul défaut celui d'arriver trop tard à ce poste, pour la génération de Denis qui a subi avec l'ancien directeur le régime de Staline pour le plus grand malheur des enfants de la DDASS qui n'étaient considérés que du gibier de potence au lieu de celui de cette nouvelle époque de ce jeune directeur proche de la période Kennedy bien plus humaine.

Il désirait honorer de sa présence la dernière rencontre avec le pupille pour les adieux définitifs. Il n'avait rien à lui apprendre de nouveau sur son état civil, rien non plus à lui remettre, ni photo ni une mèche de cheveux de sa maman, pourtant, il n'avait pas été abandonné anonymement dans un panier au pied de saint Innocent rien de tout cela ! Rien non plus sur son abandon ou une descendance même très éloignée, ou un semblant de famille, un géniteur qui aurait pu se manifester durant la durée de ses 21 ans, même pas un tonton Cristobal ou une tante Jeanne, ou un oncle d'Amérique celui qui se cache dans son hôtel Casino à Street Las Vegas. Vraiment que chiche, rien ! Tant pis ! Denis devra vivre avec ce vide, dans la situation du poussin sortant d'une couveuse, grâce à une ampoule de 100 watts qui lui a prodigué amour et chaleur et réconfort. Le personnel devait toujours garder une distanciation afin qu'elle ne soit pas tentée de se laisser aller une seconde à exprimer  une miséricorde envers ce bébé.

Le directeur avait du mal à cacher son émoi, une moue mélancolique se dessinait sur son visage allongé, il ânonnait certaines notes du dossier personnel de Denis sans intérêt. Sa dernière poignée de main a été ferme avec la tape amicale sur l'épaule qui voulait dire adieu Denis et trace ta route, tu as déjà exécuté la partie la plus sinueuse, tu vas atteindre maintenant la verticalité sociale de ton nouvel itinéraire de ta vie. Au moment de partir le directeur, lui glissa une grande valise en carton marron vide ne contenant qu'une trousse de toilette rigide un miroir fixé à l'intérieur du couvercle des emplacements vides une boîte à savonnette, et objets nécessaires à la toilette dont un étui à brosse à dents, Denis eu un pincement sarcastique il était qu'en même temps que la DDASS commença à se soucier de l’hygiène buccale de ses enfants qui devaient souvent attendre la première paye pour s'offrir une brosse à dents et son dentifrice et dans certaines familles d'accueil l'hygiène n'était pas une priorité, heureusement qu'elles devaient se déranger pour percevoir leur mandat à la perception pour se présenter dans une apparence propre en trainant une vielle senteur  de lavande et violette ou muguet sur leur passage dont profité aussi le pupille qui  habituellement sentait aussi fort qu'un bouc en rut.

D'ailleurs pourquoi cette valise en cadeau pour le départ pour ne rien mettre à l'intérieur, pourquoi ne pas pousser aussi le vice d'offrir un porte-monnaie sans un sou à mettre de dedans... ? À choisir, verser un bon pécule aurait été beaucoup plus utile aux pupilles  pour franchir ce rond-point de la vie dont il fallait encore prendre la bonne voie, C'est donc quoi ce message que les hautes instances voulaient transmettre à ces jeunes hommes … ?  Qu'ils ne seraient que des satellites tournants autour de la société sans espoir de pouvoir gravir un jour à l'intérieur pour en faire partie... ?

À sa sortie dans la rue, Denis resta figé, non, ce n'était pas le soleil qui l'aveuglait, c'est ce vide qui l’oppressait, d'avoir pris conscience qu'à partir de ce moment, il ne devra plus compter que sur lui-même, il vacillait contre le mur de l'agence. La DDASS venait de lui couper définitivement son collier qui le liait à une communauté, sans transition, sans domicile, il était à la rue, il sera maintenant seul  pour assumer les coups durs que cette société égoïste et piégeuse et sans affect savait vous administrer comme un coup de pied au cul d'une telle brutalité à vous faire perdre votre équilibre.

Une larme à l'œil droit puis deux à celui de gauche, puis c'est une vague scélérate, Denis à coups de manches et de mouchoirs essaya de colmater au mieux les embruns de tristesse qui inondaient son visage.

Comme dans un dernier baroud, il agita son mouchoir pour adresser un adieu définitif à cette agence et à sa voisine l'église d'Obêzine à la flèche si gracile qu'il voyait gamin depuis la fenêtre du doyenné qui a été sa boussole de référence un repère dans son monde  chaotique de 18 ans il devait toujours se souvenir même dans un pire moment de perdition que sa maison était proche de ce point culminant.  Denis avait débarqué à cet endroit au 57 rue de Lavalette à Angoulême en poussette pour maintenant repartir en homme libre sans trop de cicatrices apparentes avec en poche les 200 frs de ses dernières vendanges pour commencer une nouvelle vie, et le trousseau de linges du bon capitaine Haddock.

Ce sont les dernières minutes Denis vient de franchir le Cap-Horn de sa majorité. Il était maintenant temps de reprendre cette putain de marche en avant poursuivre à vive allure sur un pas cadencé en direction de la gare d’Angoulême qui était à l’opposé du lieu qu'il venait de quitter maintenant, il volait littéralement sans se retourner en ayant l'impression qu'une main invisible et démoniaque voulait le saisir pour le faire capoter pour qu'il ne quitta pas ce département, mais sa volonté était inébranlable rien ne pouvait plus l'arrêter telle une furie il avançait droit au but.

Il n'était plus qu'à cinq heures de distance de son nouveau projet et de sa nouvelle raison de vivre.
Venir à Paris c'est comme venir au paradis. Arrivé à la gare d’Austerlitz Denis eut un petit sourire avec un pincement au cœur envers son ami David, qui voulait tant venir voir ce lieu, le champ de bataille de Napoléon.(À lire dans N°2 Le fumier, ça se conjugue aussi dans ce coin-là... )
Denis refusa de continuer son périple, il n'était pas question que ses pas le portent jusqu'à la gare du Nord pour partir en direction de Liévin. D'ailleurs, le capitaine Haddock n'aurait certainement pas apprécié cette finalité, lui qui avait tout fait pour hâter sa libération. Ce n'était pas pour qu'il retourne encore dans autre internat sans-le-sou.

Un an plus tard à l'heure du laitier ce sont deux gendarmes qui frappaient à la porte de Denis sans discrétion et sans les croissants. Denis inquiet sachant qu'il avait triché pour sa libération anticipée, ils étaient certainement venus pour cette raison suite à une plainte de l'armée. Le chef des gendarmes voyant l'embarras de Denis qui se mettait à bégayer quand celui-ci lui demanda de confirmer son nom, il le rassura aussitôt qu'ils venaient seulement de mettre à jour son ordre de mobilisation. Qu'il devait lui remettre en mains propres ignorant sa nouvelle adresse, cet ordre de mobilisation indiquait que Denis aura à se rendre en cas de guerre en France à une affectation au fort de Vincennes aux services des ambulances. Denis commença sa journée en pensant que son capitaine à cette heure-ci devait attendre dans un nuage de fumé de son unième cigare devant la porte de son immeuble le bus vert armée qui allait le conduire au camp de la Braconne du GT515.

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 Michel Debré

Ce bourreau des enfants déshérités avait un seul but, et ce n'était pas celui de faire partager à ces enfants de la tendresse et de l'affection proche d'une belle flambée de la cheminée à la campagne. Non ! Son seul objectif n'a été que de placer des bras pour garder les vaches.  


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Ce jeune homme de vingt ans en 1968 à quoi, pensait-il ?

Que d'ici l'an 2000 les voitures voleraient alors qu'actuellement, elles se traînent à 80 km/h aussi lamentablement que la Mobylette qu'il possédait à dix-sept ans. Les gendarmes étaient à cette époque des Saint-Bernard de la route avant de devenir des serviteurs du fisc.

Lui il pensait furieusement à l'amour libre de la génération hippie, voilà maintenant que la jeunesse doit utiliser des capotes et des masques pour survivre à une relation virussée aussi dévastatrice que celle d'une mante religieuse après son accouplement, au lieu de vivre une jouissance pleinement goûtée dans les volutes d'une cigarette Styvesant après l'amour.

Ce jeune homme constate que le futur s'est bien moqué de la naïveté de ses 20 ans.